Entre immédiateté et clivage : comment retrouver le goût du commun ?
- asbl Agora
- il y a 7 jours
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Par Nicolas Labiouse et Patrick Willems
Jamais nous n’avons eu autant d’outils pour communiquer, et pourtant jamais le dialogue n’a paru aussi fragile.
Les réseaux sociaux, qui devaient rapprocher, alimentent divisions et caricatures.
La politique, qui devrait rassembler, s’est laissée entraîner dans la spirale des slogans et de la petite phrase.
La presse, qui devrait poser le temps long, court après l’immédiateté.
Ce climat ouvre un boulevard aux populismes qui prospèrent sur le clivage et la simplification.
Mais si le cercle vicieux est bien réel, il n’est pas inéluctable : le défi de notre temps est d’y opposer le goût de la nuance, le respect du débat et le courage de la mémoire.
Plus connectés que jamais, mais plus éloignés aussi
Nous vivons une époque paradoxale.
Jamais les êtres humains n’ont eu autant de moyens de se parler, d’échanger, de partager. À travers nos téléphones, nous portons dans nos poches le monde entier. Un mot, une photo, une réaction peuvent traverser la planète en un instant.
Ce que nous appelons « réseaux sociaux » traduit cette idée : nous serions tous liés les uns aux autres, formant une immense toile de relations.
Mais cette proximité est en grande partie une illusion. Derrière l’avalanche de messages et de notifications, beaucoup ressentent une solitude croissante. Les études le montrent : plus on consomme intensivement les réseaux sociaux, plus on court le risque d’un sentiment d’isolement. Le temps passé devant l’écran remplace le temps passé en face-à-face, la rapidité des réactions se substitue à la lenteur des discussions.

Le paradoxe est là : nous n’avons jamais autant communiqué, mais nous n’avons jamais eu autant de mal à nous comprendre.
Le lien social se réduit à des signes rapides, à des images ou à des émojis, alors qu’il demande du temps, de l’écoute et de la patience.
À force de réagir au quart de tour, nous perdons le goût de la nuance, ce qui fragilise notre capacité à « vivre ensemble ».
Quand l’opinion devient caricature
Dans ce nouvel univers numérique, une loi simple s’impose : ce qui choque attire plus d’attention que ce qui explique. Une image provocatrice, une phrase blessante ou une opinion tranchée circulent bien plus vite qu’un raisonnement posé.
Les plateformes elles-mêmes, en mettant en avant les contenus qui génèrent le plus de réactions, encouragent ce cycle.
Le résultat est visible : les discussions publiques ressemblent de plus en plus à des joutes verbales. Chacun parle fort pour être entendu, chacun simplifie à l’extrême pour marquer les esprits.
On ne cherche plus à convaincre, mais à écraser. On ne discute plus avec un interlocuteur, on se bat contre un adversaire.
Cette logique alimente une « économie de l’indignation » : l’indignation devient un produit qui fait vendre, qui fait cliquer, qui rapporte de la visibilité. Or, cette logique n’est pas neutre. Elle pousse les citoyens à se définir contre les autres plutôt qu’avec les autres.
Elle installe une culture de la caricature, du cliché, de l’exagération. Elle nous entraîne dans une spirale où tout est perçu comme noir ou blanc, bien ou mal, eux ou nous.
À ce stade, le problème n’est plus seulement individuel. Il devient collectif. Car une société qui ne sait plus dialoguer, qui ne sait plus écouter les nuances, est une société vulnérable aux discours extrêmes.
Le rôle ambigu de la politique et des médias
Face à cette situation, on pourrait attendre de la politique qu’elle soit un espace de respiration, de recul, d’élévation. Après tout, gouverner une société suppose de la rassembler, de trouver des compromis, de reconnaître la complexité du réel.
On pourrait attendre des responsables qu’ils rappellent que les choses ne sont jamais simples, qu’il n’existe pas de solutions toutes faites, qu’il faut discuter, argumenter, accepter les zones grises.
Mais trop souvent, l’inverse se produit. Les politiques se laissent aspirer par les logiques des réseaux sociaux. Ils savent que ce qui fait réagir, ce qui circule le plus, ce n’est pas l’explication patiente, mais la petite phrase choc.
Alors ils adoptent ce registre. Ils simplifient, caricaturent, polarisent, parfois jusqu’à propager des contre-vérités.
La fake news devient un instrument.
Le slogan remplace la réflexion.
Le calcul électoral prime sur la responsabilité.
Les médias, eux aussi, sont pris dans ce piège.
Pressés de réagir, soumis à l’urgence permanente, ils courent derrière les déclarations les plus spectaculaires. Le temps du reportage fouillé, de l’analyse, de la vérification, cède la place à la course au buzz.
Le journalisme, qui devrait éclairer, est parfois réduit à un rôle de caisse de résonance.
Ce double glissement est lourd de conséquences. Car lorsque les politiques et les médias eux-mêmes adoptent la logique de la caricature, ils ne font pas que refléter les tensions sociales : ils les amplifient. Ils donnent aux citoyens l’impression que la démocratie n’est qu’un champ de bataille de slogans. Et ils ouvrent un boulevard aux forces populistes qui prospèrent dans ce climat.
Le cercle vicieux du populisme : quand la division nourrit le pouvoir
C’est dans ce contexte que s’inscrit la montée des populismes un peu partout dans le monde.
Aux États-Unis, Donald Trump a su jouer avec les réseaux sociaux comme aucun autre avant lui. Ses tweets, courts, provocateurs, souvent outranciers, faisaient réagir des millions de personnes en quelques minutes. Chaque polémique renforçait sa visibilité. Chaque scandale consolidait son rôle de « briseur de codes ».

Le même phénomène a été observé en Argentine avec Javier Milei, en Italie avec Matteo Salvini, ou encore dans plusieurs partis européens qui construisent leur succès sur la peur et l’opposition frontale.
Le mécanisme est toujours le même :
Utiliser les réseaux sociaux pour simplifier les débats, flatter les émotions, lancer des slogans.
Exploiter les divisions de la société, dresser un camp contre l’autre, dénoncer des « ennemis » intérieurs ou extérieurs.
Profiter de la caisse de résonance médiatique, qui reprend et amplifie chaque provocation.
Une fois au pouvoir, renforcer encore ce climat de confrontation, car il est devenu la principale ressource politique.
C’est un cercle vicieux : plus la société se divise, plus les discours extrêmes paraissent « efficaces » ; plus ces discours prospèrent, plus la division s’accroît.
Ce n’est pas une nouveauté dans l’histoire. Les périodes de crise ont toujours été propices à l’émergence de leaders qui prétendaient apporter des solutions simples à des problèmes complexes. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est la vitesse et l’ampleur de la propagation. Les réseaux sociaux ont donné à ces discours un mégaphone mondial. Là où il fallait des années pour installer une propagande, il suffit désormais de quelques heures pour qu’une fausse information circule partout.
Et ce qui est peut-être le plus inquiétant, c’est que cette logique installe une fatigue démocratique. Beaucoup de citoyens, lassés des affrontements permanents, finissent par se détourner du débat.
Ils se réfugient dans le silence, dans l’abstention, dans le désengagement. Ce qui laisse encore plus de place aux voix les plus bruyantes, et donc souvent les plus radicales.
Retrouver le chemin de la nuance et du dialogue
Faut-il alors se résigner à cette spirale ? Non. Mais il faut mesurer l’ampleur du défi.
Retrouver le goût du commun exige de réhabiliter la lenteur, la nuance, le respect.
Cela commence dans nos relations quotidiennes : prendre le temps d’écouter avant de répondre, accepter que l’autre puisse avoir une part de vérité, admettre que la réalité est souvent complexe et qu’elle échappe aux slogans.
Cela passe aussi par un effort collectif pour renforcer l’éducation à l’esprit critique. Les jeunes doivent apprendre à reconnaître une fausse information, à comprendre comment les images et les mots peuvent manipuler, à distinguer un débat loyal d’une provocation. Ils doivent aussi expérimenter la discussion constructive, celle qui ne cherche pas à gagner mais à comprendre.
La mémoire joue ici un rôle essentiel. Se rappeler les conséquences historiques des discours simplistes et des divisions attisées est une manière de vacciner la société contre la tentation de la facilité. C’est rappeler que l’histoire n’a jamais été un long fleuve tranquille, mais qu’elle a toujours exigé de la vigilance, du courage et de la responsabilité.
Enfin, la politique et les médias doivent retrouver leur mission première. Les responsables politiques devraient avoir le courage de résister à la tentation de la petite phrase et rappeler que gouverner, c’est accepter la complexité.
Les médias devraient se donner le droit de ralentir, de privilégier la profondeur plutôt que la rapidité.
Cela ne se fera pas en un jour. Mais si nous renonçons à ce travail, nous laissons la place aux discours de division. Alors que tout l’enjeu est de reconstruire du commun, de redonner confiance dans la parole publique, de faire sentir à chacun qu’il fait partie d’un tout qui le dépasse.
Conclusion
Notre époque nous place face à une responsabilité historique. Les outils numériques peuvent nourrir le meilleur comme le pire. Ils peuvent rapprocher, éduquer, éveiller ; mais ils peuvent aussi diviser, manipuler, radicaliser. Tout dépend de l’usage que nous en faisons, et de la manière dont nos responsables politiques et médiatiques choisissent de s’en emparer.
Si nous voulons éviter que le cercle vicieux ne se referme sur nous, il nous faut retrouver le courage de la nuance, la patience du dialogue, la force du vivre-ensemble.
Ce n’est pas un luxe : c’est une condition de survie pour nos démocraties.

























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