• Guillaume De Stexhe

Du mensonge à la violence : la victoire de Trump

Les branquignols qui ont fait irruption au Capitole de Washington n'ont trouvé qu'une chose à y faire : des selfies. Lénine avait tout imaginé, sauf cette dissolution de l’action révolutionnaire dans le narcissisme des réseaux sociaux…

Mais ce qui nous menace réellement, ce ne sont pas ces hallucinés, même armés jusqu’aux dents et couverts de slogans nazis, même capables de tuer à coups d’extincteur : c'est ce qui les a mobilisés et les a convaincus de leur bon-droit . Le mensonge, répété jusqu’à devenir une « opinion » aussi respectable que les autres. La déformation de la réalité, par exagérations, simplismes, omissions, jusqu’au déni complet ( pas de danger climatique, le coronavirus est un bobard, on a gagné les élections ). Le scepticisme face aux sciences et le mépris des scientifiques. Les complots imaginaires et les pouvoirs occultes expliquant tout. Les soupçons fantaisistes et les accusations sans fondement . La diffamation et les insultes - communistes, satanistes, pédophiles, corrompus, traîtres, banalisées et envahissant non seulement les réseaux sociaux, mais les journaux et les discours électoraux. (1)


Cette logique construit des milieux de plus en plus fermés sur eux-mêmes et sur leurs vérités « alternatives », entourés d’ennemis et non pas d’interlocuteurs (c’est le principe de l’intégrisme, social ou religieux).

Trump ne l’a pas inventée : elle progresse depuis des décennies dans le monde républicain (2), et en particulier dans la nouvelle droite évangélique, surtout rurale. Une grande partie de l’appareil du parti républicain l’a adoptée à des degrés divers, mais Trump avec moins de scrupules que ses rivaux . Il l’a ainsi portée au pouvoir et l’y a revêtue de son autorité . Voilà sa victoire, et elle est durable - malgré sa défaite électorale et (peut-être) son naufrage politique in extremis.


Il faut saisir avec précision ce danger qui nous menace tous. Il ne s’agit pas ici de plaider pour la modération ou la courtoisie mais contre le mensonge, ce qui est tout autre chose. Ou, plus exactement, plus profondément, contre l’indifférence à la vérité dans notre vie sociale et politique. En effaçant la différence entre le vrai et le faux, on justifie n’importe quoi. C’est cette indifférence ahurissante à la vérité qui permet à Trump de tout oser, et qui séduit ses fidèles : elle les autorise à suivre avec bonne conscience leurs peurs, leurs fantasmes et leurs passions - et avant tout la détestation des autres. Car le moyen le plus sûr d’unir et d’enthousiasmer un groupe, une foule, de s’assurer leur appui, c’est de leur donner à haïr des ennemis, coupables de tous les maux (3). L’indifférence à la vérité permet de fabriquer de tels ennemis à volonté : les migrants, les musulmans, les écologistes, les antifas, les épidémiologistes alarmistes, les démocrates (sans compter bien sûr les traîtres qui se succèdent dans l’entourage) : c’est le fil conducteur du discours trumpistes.


L’indifférence à la vérité – ou, si on veut, à la raison - est une menace proprement politique (4). Cette idée est à l’origine de l’œuvre de Platon, qui y voyait ce qui transforme (à son avis, inévitablement) la démocratie en démagogie tyrannique. Plus près de nous, la philosophe Hannah Arendt l’a encore montré pour l’Amérique des années 60 et 70 : cet article lui emprunte d’ailleurs le titre - Du mensonge à la violence (5) - donné au recueil de ses réflexions d’alors. J’en cite quelques lignes significatives : « La liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat. » et « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »


Arendt prolongeait ainsi ses analyses précédentes sur L’origine du totalitarisme (6) – qu’elle connaissait concrètement, comme juive allemande forcée de fuir son pays drogué à la propagande nazie. Celle-ci est un pur exemple d’un total mépris pour la vérité – qui frayait le chemin au mépris total pour les êtres humains. Si on me reproche ici d’atteindre le point Goodwin, je rappellerai que des supporters de Trump lancés à l’assaut du Capitole arboraient des slogans nazis. Ce n’est pas un hasard. Comme l’a montré Viktor Klemperer, le pouvoir nazi a systématiquement usé d’un langage truqué, déformé, qui appelait la violence « justice », l’agression « défense », les criminels « héros » . C’est ce langage qui imprègne les assaillants du capitole et les justifie à leurs propres yeux.


Aujourd’hui comme il y a un siècle, cette indifférence méprisante pour la vérité nourrit et justifie la violence ; et elle ruine la vie démocratique. La démocratie (au contraire du populisme) ne demande pas l’unanimité, au contraire, elle vit de désaccords et de conflits, même radicaux – à condition qu’ils soient traités et finalement arbitrés, non par la force, mais dans le débat, même passionné, mais mené de bonne foi . De bonne foi, c’est-à-dire sous l’arbitrage et l’autorité de la différence entre les faits et les imaginations, l’honnêteté et le mensonge, le justifiable et l’arbitraire. Ce sont ces différences que le trumpisme efface, c’est cet arbitrage qu’il refuse.


Trump a perdu les élections, mais je crois que, pour le moment, il a gagné la partie: il a réussi à entraîner la moitié des américains dans le brouillage de la différence entre vérité et mensonge, désaccord et insulte, délire et bon sens, critique et diffamation, questionnement critique et crédulité complotiste. Et tout normalement, dans la pure et simple détestation des "autres", d'abord diabolisés sans scrupules, puis combattus par tous les moyens, devenus ainsi légitimes. La détestation viscérale et la haine affolée remplacent le conflit démocratique, mené sous le principe de la différence entre vrai et faux, raisonnable et arbitraire.


Aujourd’hui, la défense de la démocratie, dans la société des images choc, du scoop médiatique et des réseaux sociaux, c'est la priorité de l'information sur l'émotion, du vérifié sur le ressenti, du discuté sur le partagé, du travail de réfléchir sur la pulsion à s'exprimer. C’est le « souci de la vérité », celui que le philosophe tchèque Patocka a opposé, jusqu’à la mort, au totalitarisme – soviétique cette fois – qui ne règne que par le mensonge. Et cette ligne de partage qu’est le souci de la vérité ne passe pas entre la gauche et la droite, mais entre les démocrates et les autres, démagogues ou populistes – qu’ils se réclament de la gauche ou de la droite.


(1) En miroir, mais plusieurs tons en-dessous et de façon très différente, un sectarisme, parfois lui aussi fanatique, grandit dans le politically correct et la cancel culture de gauche . Comme chez nous, la valse en miroir des disqualifications à la volée pour "islamo-bobo-gauchisme" ou "racisme".

(2) Paul KRUGMAN, How the Republican Party Went Feral, The New York Times, 5 janvier 2021, p. 18.

(3) C’est tout le sens de la pensée de René GIRARD.

(4) C’est l’origine de l’oeuvre de Platon. Plus près de nous, la philosophe Hannah Arendt l’a encore montré pour l’Amérique des années 60 et 70 : voyez son recueil Du mensonge à la violence

(5) Pocket, 1994.

(6) Hannah Arendt, L’origine du totalitarisme, Gallimard, 2002

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