Les discours de haine sont de retour : à nous, démocrates, de résister

Une opinion de Vincent Macq, procureur du Roi à Namur (1) et petit-fils de l'avocat Mathieu de Jonge alias Nicodème, résistant et directeur de "La Libre Belgique clandestine".

 

( Voir aussi la pétition en cliquant ici )

 

 

Ce 10 novembre 2019, j’ai marché dans le dernier couloir qu’a traversé mon grand-père, assassiné au camp de Mauthausen. En 1942, il appelait à la résistance de la justice contre la barbarie. Aujourd’hui, les discours de haine sont de retour. À nous, démocrates, de résister.

 

Ce 10 novembre 2019, j’ai marché avec émotion dans le dernier couloir qu’a traversé mon grand-père au camp d’extermination de Mauthausen. J’ai mis mes pas dans ses pas. Ceux qu’il a posés lorsqu’il est entré dans cette chambre à gaz qui a vu défiler tant de victimes de l’horreur nazie.

 

Mathieu De Jonge est né en 1911. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, il est jeune avocat au barreau de Bruxelles, père de quatre petits enfants. Homme d’idées, il devient vite homme d’action et s’engage dans la Résistance. En 1942, il se voit notamment confier la direction de La Libre Belgique clandestine.

 

La résistance du droit

 

La lecture de plusieurs de ses éditoriaux sonne aujourd’hui comme une piqûre de rappel.

 

L’éditorial de La Libre Belgique du 15 juin 1942 est intitulé "Servir et partir". Il est signé par Nicodème, un des noms d’emprunt de Mathieu. Il s’y adresse aux magistrats belges dont certains semblent trop enclins aux concessions à l’égard de l’ennemi. Il leur dit notamment: "sauver l’essentiel, c’est sauver notre pays de l’occupant, c’est sauver le prestige international de la Belgique. Cela, messieurs les magistrats, vous ne le ferez pas en faisant des concessions mais en faisant preuve de fermeté devant l’ennemi… La magistrature de Belgique a toujours pu se donner comme exemple d’incorruptibilité. Va-t-elle toucher, durant la guerre, les deniers de Judas ? Messieurs de la magistrature, l’heure des concessions est passée, car l’heure de la Libération approche. Un grand rôle vous incombe, celui de donner au pays entier l’exemple de la résistance des forces spirituelles contre la barbarie déchaînée, l’exemple de la résistance du droit que vous incarnez contre la force brutale qui essaie de vous contraindre et de vous assouplir."

 

Un devoir d’imprudence

 

Dans son éditorial du 1er septembre 1942 intitulé "Du devoir d’imprudence", sa plume est un appel : "Dans le déluge de barbarie qui submerge notre civilisation, La Voix du devoir se lève. Il faut sauver l’homme. Devant un ennemi qui fait fi de toutes ses obligations morales et juridiques, devant la pleutrerie quasi coutumière de trop de nos compatriotes, il faut que se dresse calme et digne mais courageuse et héroïque toute l’élite, qu’elle clame à tous un ‘On ne passe plus !’ qui trouvera écho jusqu’au tréfonds du cœur de la Belgique entière. À elle, la dépositaire de l’homme et de sa dignité, à elle la dépositaire de la pensée et de sa liberté, s’impose à l’heure actuelle le lourd devoir d’imprudence. Devoir d’imprudence qui consiste à élever la voix haut et ferme contre chaque arbitraire de l’ennemi de l’extérieur, contre chaque lâcheté, contre chaque veulerie de l’ennemi et des traîtres de l’intérieur. Devoir d’imprudence, mais d’une imprudence adaptée qui ne part pas en guerre contre des moulins à vent, ne se livre pas à des démonstrations matamoresques, mais qui exige impérieusement la défense permanente des valeurs essentielles de notre civilisation. Devoir de ne jamais transiger lorsque les principes sacrés sont en jeu."

 

Mathieu est arrêté à Paris le 19 mai 1943. Torturé par l’ennemi, il est mis en détention à Fresnes, à Saint-Gilles, à Sarrebruck et finalement à Mauthausen où il est assassiné au printemps 1944.

 

Maître Mathieu De Jonge n’aurait jamais imaginé que son petit-fils sente l’impérieux besoin de faire à nouveau résonner ses paroles dans un palais de justice en Belgique.

 

Avec mes collègues polonais

 

Janvier 2020. J’ai mis mes pas dans les pas de mes collègues polonais.

 

Ce 10 janvier 2020, j’ai eu la fierté de porter la toge et les couleurs belges lors de la "marche des 1 000 toges" organisée à Varsovie par les magistrats polonais. Une foule considérable et émue se concentrait sur les lieux. 25 000 à 35 000 personnes étaient présentes. Parmi elles, des magistrats de tous les pays de l’Union européenne mais aussi et surtout les citoyens d’un peuple qui sait ce que signifient les mots "dictature" et "liberté bafouée". L’émotion était intense dans les rues de Varsovie.

 

Dans ce pays de l’Union européenne, un exécutif démocratiquement élu estime qu’il faut museler la justice, lui interdisant notamment d’avoir une interprétation du droit non conforme à celle du gouvernement. Aux yeux du gouvernement polonais, la justice ne peut être indépendante.

 

Mais l’enjeu dépasse largement les frontières de cet État européen. Si l’Union européenne accepte qu’un de ses États membres bâillonne son pouvoir judiciaire en le réduisant à l’état de marionnette de l’exécutif, pourquoi n’en serait-il pas de même demain en Belgique ou ailleurs ?

Est-ce cela la démocratie dont rêvait Mathieu pour ses enfants et ses petits-enfants ?

 

Ils sont de retour !

 

À l’occasion du récent naufrage d’un bateau de migrants sur nos plages de Belgique, les paroles de haine surgissent une fois encore.

 

Les loups sont de retour !

Ceux qui crient ouvertement leur haine de l’autre. Ceux qui promeuvent le repli sur soi. Ils sont partout. Dans les réseaux sociaux, en rue et même dans certains cénacles politiques. Le cordon sanitaire est rompu. La parole se libère. Elle se prétend même légitime puisque soutenue par une partie significative de l’électorat.

Frissons d’effroi… Sentiment de déjà-vu…

Mathieu et ses nombreux camarades sont-ils morts pour rien ?

 

Un double devoir

 

Nous, acteurs de justice, mais avant tout femmes et hommes, citoyens, démocrates épris de liberté, nous avons un double devoir : un devoir de mémoire et un devoir de résistance.

Le devoir de mémoire nous impose de rappeler sans cesse l’histoire, de l’expliquer, de dire les choses, d’être les porte-parole de Mathieu, de ses camarades résistants mais aussi de ces millions de victimes qui avaient pour seul défaut d’être juifs, tziganes, homosexuels ou handicapés…

 

Le devoir de résistance porte sur deux points au moins.

 

La justice belge doit résister à ceux qui, d’une façon ou d’une autre, consciemment ou inconsciemment, la dépouillent et la mettent à genoux. Sans justice, pas de démocratie. La situation belge est heureusement encore éloignée de la situation polonaise. Mais je ne doute pas que ce qui se passe à Varsovie pourrait inspirer d’aucuns, en ce compris chez nous.

 

Aussi et surtout, il appartient aujourd’hui à l’institution justice de résister à ceux qui sont porteurs de discours de haine. "On ne passe plus !", comme l’écrivait Mathieu. Les auteurs d’actes ou de discours xénophobes, négationnistes, racistes, antisémites, islamophobes, homophobes, sexistes, bref tous ceux qui portent haut et fort des paroles de haine incompatibles avec nos valeurs d’égalité, tous ceux-là doivent recevoir un signal clair de la justice. Signal clair et éducatif si possible. Signal clair et ferme si nécessaire.

Pas de concessions

Il faut qu’ils sachent qu’il n’y a pas de place dans notre démocratie pour les concessions sur ces questions fondamentales. La loi érige ces faits en infraction. À nous d’assurer une juste application de la loi ! Plus que de tenir des discours, nous devons agir et exiger les moyens de cette action fondamentale.

 

Et au-delà de la justice, c’est l’ensemble de la société qui doit se remettre en question. Magistrats, acteurs de l’enseignement, parents, journalistes, intellectuels, responsables politiques de tous niveaux, mais aussi simples citoyens… nous avons tous une responsabilité dans ce qui se joue aujourd’hui et ce qui se jouera demain.

 

On ne peut pas s’émouvoir devant les cérémonies des 75 ans de la Libération d’Auschwitz ou verser une larme en regardant la Liste de Schindler et rester par ailleurs les mains dans les poches.

 

Mathieu n’est pas mort pour rien !

 

Vous pouvez agir et manifester votre opposition aux mesures prises par le gouvernment polonais en signant la pétition ici

 

 

(1) Ce texte est celui de son discours des vœux 2020.

 

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